All Is Not Lost – Une Lettre /A Letter

Tout n’est pas perdu -All is not lost (2014)
Une Lettre au Visiteurs
Amiens, France, le 28 juin 2014.

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Chers inconnus, visiteurs de l’Ile Perdu (e) ou du Musée de Picardie,

Comment en sommes-nous arrivés là, avec vous, à lire ces mots que j’ai écrit ?
Quelle est l’origine de ce cadeau que nombre d’entre vous ont peut-être emporté, dans cette cabane, sur cette île, à l’extrémité de cette ville d’Amiens, en France, et que vous tenez peut-être sur vos genoux en ce moment même ?

Le vôtre est l’un de ces nombreux rouleaux enveloppés de bleu et recouverts de textes, qui forment mon installation Tout n’est pas perdu. Pour ceux qui ont seulement vu l’installation au musée, sachez qu’il peut ou non, demeurer des fragments de l’installation sur l’île. A vous de faire le voyage et d’en emporter une partie…

Comment ces choses se sont-elles produites ? Ce qui va suivre peut ou peut ne pas être vrai ou exact. Quoi qu’il en soi, c’est à vous de décider.

Commençons. Il y a très longtemps, un prêcheur errant, Jean – dont on dit qu’il vivait de caroube et de miel sauvage – créa l’idée de baptême – un rituel pour le pardon des « péchés ». Il proclama aussi l’arrivée du Messie, l’un de ses disciples appelé Jésus. Le roi Hérode, craignant la ferveur et le pouvoir de ses enseignements et leur influence sur ses sujets, le fit décapiter. Un Saint, Jean-Baptiste, fut créé.

Des centaines d’années plus tard, pendant les Croisades, un pillard prit possession d’une petite boite réputée contenir le crâne de ce saint, et elle échoua à Amiens. Quelqu’un alors rêva d’un lieu saint suffisamment grand pour l’accueillir et le protéger.

Il y a des milliers d’années, quelqu’un (probablement un égyptien), arracha un plant de waide de la terre (Isatis Tinctoria), la roula en boule, la sécha et réalisa qu’elle pouvait colorer les choses d’un bleu beau et profond … papier, tissu, fil, peau.

Toujours il y a des centaines d’années, en Europe, la prospérité de cette cité, Amiens, fut établie par le commerce de ces balles de teinture naturelle. La ville était si prospère, en fait, qu’une cathédrale fut édifiée et culmina haut, plus haut que toutes autres en France – et la tête de ce saint, dans une exquise boite peinte, fut précautionneusement placée derrière une grille dans un mur à l’une des extrémités et y est demeurée à ce jour.

Aux alentours de 334 après J.-C., un jeune soldat de l’armée romaine arriva aux portes d’Amiens et se trouva devant un mendiant, presque nu, tremblant dans le froid de l’hiver. Saisissant son épée, il coupa son manteau bleu foncé en deux et en donna la moitié au mendiant. Cette nuit-là, le soldat rêva que Jésus portait la moitié de la cape qu’il avait donnée, et qu’il disait aux anges : « Martin, qui n’est encore qu’un catéchumène, me vêtit de cet habit. » Dans une autre version, Martin retrouva son manteau intact à son réveil. Le rêve conforta Martin dans sa foi et il fut baptisé à l’âge de 18 ans. Il se déclara objecteur de conscience, la guerre cessa avant qu’il ne puisse être puni, et on dit qu’il a accompli des « miracles », dont la plupart sont basés sur des actes de justice. C’est ainsi qu’un autre saint, Martin de Tours, était né.

En 1925, le philosophie français Marcel Mauss, publia un essai de génie sur le don, et commente ainsi son rôle dans les sociétés archaïques :
« En donnant, on se donne soi-même et si on se donne soi-même, c’est parce qu’on se doit soi-même, toute sa personne et tous ses biens – aux autres. »

Il y a maintenant des décennies, un couple français, M. et Mme Perdu, s’offrirent une parcelle parmi le réseau de petites îles-jardins à la limite d’Amiens, (connu sous le nom Hortillonnages) comme cadeau de lune de miel. Ils y ont passé beaucoup de temps à se détendre à rêver et à pique-niquer à la belle saison, comme l’ont ensuite fait leurs enfants. Plus tard, âgés et ayant moins besoin de l’île pour leur usage personnel, ils ont cédé l’usage de l’île Perdu (e), maintenant est rebaptisée à leur nom, au musée pour un usage culturel.

En février de cette année, invitée à Amiens par le Musée de Picardie et envoyée par Fabrica Gallery de Brighton, Royaume Uni, j’ai tendu le cou pour regarder la flèche féroce et ondulée se jeter dans le ciel, et j’ai pensé à une forme, à des reliques saintes, à du tissu bleu, à l’origine des choses, et à ce que cela pouvait bien signifier de donner, de prendre, de recevoir, d’estimer, de quitter et de faire et de défaire une œuvre d’art.

Lorsque nous nous sommes rencontrées, la directrice du musée de cette même ville me fit asseoir avec le dessein de me parler en détail d’une autre artiste d’origine iranienne qu’elle avait connu, qui mourut subitement trop jeune, en exil à Paris, au moment même où j’y habitais durant mes vingt ans. Une artiste brillante et prolifique, qui recouvrait ses travaux d’une fine poussière noire, parmi lesquels des rouleaux, des toiles et des objets personnels, et qui ouvrit une « boutique » pour ses œuvres, étiquetant chacun d’eux par »Product of Choreh Feyzdjou » (« Produit de Choreh Feyzdjou »).

Le jour suivant, on m’emmena sur un bateau à travers ces îles flottantes magiques, pour enfin arriver à l’île Perdu (e) – et je retins mon souffle. Le jour suivant, je retournai sur ma propre île, la Grande-Bretagne, et commençai à concevoir une nouvelle œuvre.

Je voulais faire une œuvre qui utiliserait le don. Un travail qui demanderait à être détruit. Un travail qui jouerait sur la valeur que nous accordons à la nature et à la culture et sur la manière dont nous nous intéressons à chacune. Un travail qui joue avec l’idée de générosité, de don et d’aléatoire, s’il existe une telle chose – un travail en forme de boucle, se répondant à lui-même – et au visiteur.

Au moment où vous lisez ceci, j’espère que des dizaines de personnes auront voyagé jusqu’à l’île Perdu (e) sans interruption pendant tout l’été, pour défaire l’œuvre en recevant un rouleau en cadeau. Et vous êtes peut-être l’un d’entre eux. Faites ce que vous voulez de ce rouleau, peut-être que le texte résonnera en vous, ou peut-être pas. Peut-être refuserez-vous le rouleau ou peut-être pas. S’il y a un fragment de tissus bleu et blanc autour de votre rouleau, sachez qu’il provient d’une nappe iranienne, que nous utilisions pour nos pique-niques en famille au bord de l’eau, au printemps, lorsque ma mère était encore en vie. C’est une partie de mon passé que j’offre dans cette œuvre.

Certains d’entre vous verront peut-être Tout n’est pas perdu seulement au musée, dans son intouchable intégrité, et garderont en imagination la vision d’une cabane dans une île, offrant des trésors inattendus. D’autres ne viendront peut-être jamais à Amiens et n’auront connaissance de l’œuvre que par cette lettre.

Au commencement, le don était la forme la plus importante des échanges économiques. Face aux actuelles inégalités sociales et économiques, à la violence inhumaine, aux injustices et à l’effondrement des systèmes monétaires tels que nous les connaissons, les êtres humains possèdent toujours le pouvoir de donner, de cultiver la générosité et la compassion à leur égard et à celui des autres. Des actes modestes mais vitaux. L’art est un espace où les étrangers peuvent toujours se rassembler pour réimaginer le monde différemment. Aussi longtemps que nous nous en souviendrons, Tout n’est pas perdu !

Bien à vous,

Alinah Azadeh

 

ENGLISH version here

Amiens, France, June 28th, 2014
(scroll down or click here for French/ English?)

Dear Strangers, visitors to Isle Perdu(e), or to Musee Picardie,

How did we get here, with you, reading these words that I have written ?
What is the origin of this gift that many you may have taken away from that small cabin, on that Island, on the edge of the city of Amiens, France and may be holding on your lap right now?
Yours is one of hundreds of scrolls wrapped in blue and covered in writing that make up my installation All is not Lost. For those who have only visited the installation at the Museum, there may or may not be some of the work remaining on the island for you to journey to and take a piece of away…

How do these things come to be? The following may or may not be true or accurate. Whether this matters is up to you to decide.

Let’s begin. Way back in time, a wandering preacher, John – who is said to have lived on locusts and wild honey – created the idea of baptism – a ritual for the forgiveness of ‘sins’. He also proclaimed the coming of a Messiah, one of his followers, called Jesus. The King, Herod, fearing the fervour and power of his teachings and their influence over his subjects, had him beheaded. A Saint, John the Baptist, was created.

Hundreds of years later, a looter during the Fourth Crusades took possession of a small case containing the reputed skull of this Saint and it ended up In Amiens. Someone dreamed of a holy site grand enough to house and protect it.

Thousands of years ago, someone (probably an Egyptian) plucked a woad plant (Isatis Tinctoria) from the earth, rolled it into a ball, dried it and realised it could turn things a deep and beautiful indigo blue…paper, cloth, thread, skin.

Hundreds of years later still, in Europe, the prosperity of this city, Amiens, was created through the trade of these hard balls of natural indigo dye. So prosperous in fact, that a Cathedral was built and raised high – higher than any in France – and the head of that Saint, in an exquisitely painted box, was placed carefully behind a grill in a wall at one end and remains there to this day.

Around 334, a young soldier in the Roman army arrived at the gates of Amiens and came apon a beggar, almost naked, shaking in the cold of winter. Taking his sword, he slashed his deep blue cloak in half and gave it to the beggar. That night, the soldier dreamed of Jesus wearing the half-cloak he had given away, saying to the angels: “Martin, who is still but a catechumen, clothed me with this robe.” In another version, when Martin woke, he found his cloak restored to wholeness. The dream confirmed Martin in his faith, and he was baptised at the age of 18. He went on to declare himself a conscientious objector, the war ceased before he could be sentenced, and he is said to have performed ‘miracles’, many based on acts of social justice. And so later another Saint – Martin of Tours – was born.

In 1925, French philosopher, Marcel Mauss, published a genius essay on Gift, and in it, commenting on it’s role in archaic societies, he wrote;
‘By giving, one is giving oneself, and if one gives oneself, it is because one owes oneself – one’s person and one’s goods – to others’.

Decades ago now, a French couple, Mr and Mrs Perdu, (Mr and Mrs Lost) bought themselves one of a network of many small garden islands on the edge of Amiens (known as Les Hortillionages) as a honeymoon gift, named it after themselves and spent a lot of time there relaxing, dreaming and picnicking in the warm seasons, as did their children. Later, elderly and with less need to use it themselves, they gifted the use of the ‘Isle Perdu(e) to the Museum, for cultural use.

In February this year, invited to Amiens by the Musee Picardie and sent here by Fabrica Gallery in Brighton, UK, I stretched my neck to look up at the fierce and curling spires of the Cathedral shooting into the sky, and thought of a shape, of holy relics, of blue cloth, of the origin of things, and of what it might mean to give, take, receive, value, leave, to do and undo a work of art.

The Director of the Museum in this same city sat me down with great intent when we met and talked at length about another artist of Iranian descent she had known, who died suddenly too young, in exile in Paris, at the same time I was living there in my twenties. A prolific and brilliant artist who covered her works in a fine black dust, among them scrolls, canvases and personal artefacts, setting up a “shop” for her work, labelling each with “Product of Chohreh Feyzhou”.

The next day I was taken on a boat through those magical floating islands, arriving at last at Isle Perdu(e) – and drew my breath. The following day I returned to my own island, the UK, and began to conceive a new work.

I wanted to make a work using gift. A work which asks to give itself away.
A work that plays with how we value both culture and nature, and with how we engage with both. A work playing with ideas of generosity, gift and randomness – if there is such a thing – a work on a loop, talking to itself – and to the visitor.

By the time you read this, I hope scores of people will be steadily travelling to Isle Perdu(e) over the summer and become part of it’s undoing, through their own receiving of a gifted scroll. And you may be one of them. Do with the scroll what you will, maybe the inscription will resonate with you, maybe not. Maybe you will pass on the scroll, maybe not. If around your scroll there is a fragment of blue and white patterned cloth, know that this is from an Iranian tablecloth that we used for family picnics by the waterside in springtime when my mother was still alive. A part of my past I offer up as integral to the work.

Many of you may simply see All is Not Lost at the Museum in its untouchable totality and hold in their minds the vision of a cabin on an island which gave away its unexpected treasure for free. Others still may never reach Amiens and only know the work through this letter.

In the beginning of things, gift was the most important form of economic exchange. In the face of current social and economic inequalities, inhuman violence, injustices and the collapse of monetary systems as we know them, human beings still have the potential to gift, to cultivate generosity and compassion towards themselves and to others. Small but vital acts. Art is one space where strangers can still gather and can re-imagine the world differently. As long as this is remembered, All Is Not Lost…!

Yours

Alinah Azadeh

Ps If you do feel the desire to report back on anything that happens as a result of receiving a scroll, please use the comments section at the bottom of this page. I will definetly read it and respond..

References:
Marcel Mauss, The Gift: The Form and Reason for Exchange in Archaic Societies
Charles Eisenstein, Sacred Economics: Money, Gift and Society in the Age of Transition

 

 

 

 

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